Les-deputes-examinent-la-loi-renseignement-sur-fond-d-unite-nationale_article_popinLes événements tragiques du 13 novembre à Paris et à Saint Denis n’ont pas été sans lien avec la mise en place d’un état d’urgence sur l’ensemble de la France, d’abord métropolitaine puis en Outre-mer, qui a conduit à de multiples abus. Si cette situation n’était malheureusement pas prévue, elle n’est semble-t-il qu’un nouvel exemple de l’emprise de l’État dans nos vies privées.

1984. Dans son ouvrage mythique, George Orwell décrivait une société où la liberté d’expression n’existait plus, dépassée par une surveillance des corps et des esprits de tous les instants – sous l’ère du fameux « Big Brother ». Si nous ne sommes pas encore dans cet environnement, certaines décisions prises récemment par les pouvoirs publics témoignent plus ou moins directement d’une immixtion de l’Etat au sein de nos vies privées.

Évidemment, le procédé actuel utilisé n’a rien à voir avec les contrôles sur la vie privée mis en place dans les pires régimes totalitaires du XXème siècle, antidémocratiques et inhumains, mais ne pas s’inquiéter est tout aussi problématique. Si hier les décisions étaient prises par la force et la répression, elles sont aujourd’hui validées par la représentation nationale avec systématiquement d’excellentes raisons avancées en faveur du citoyen : plus de sécurité, plus d’économie, plus de santé,… en échange d’une perte d’une certaine liberté de penser et d’agir.

Si les pouvoirs publics cherchent à s’impliquer de plus en plus dans la vie des individus, c’est parce que les intérêts ne manquent pas. Les personnes sont avant tout des citoyens dont la capacité de « nuisance » doit être contrôlée pour éviter tout débordement. Mais les citoyens sont aussi des consommateurs qu’il convient d’influencer dans leurs pratiques pour conserver une économie puissante.

L’Etat cherche a contrôler les données des Français

S’il fallait un symbole à la répression liberticide, le projet de loi sur le renseignement pourrait être en première ligne. Voté cet été, le texte législatif était censé renforcer le cadre juridique national du renseignement avec notamment l’installation de « boites noires » chez les opérateurs de télécommunications pour détecter les comportements suspects. Sauf que le gouvernement a décidé de se passer de toutes considérations démocratiques pour pouvoir avoir accès aux informations les plus sensibles de la vie privée des citoyens.

Ainsi, le dispositif mis en place se fera sans contrôle, notamment judiciaire. Les conséquences seraient donc terribles si ce dispositif était mis « entre de mauvaises mains » pour reprendre les propos du juge anti-terroriste Marc Trévidic. Et avec les actes terroristes du 13 novembre, le risque d’accentuation de l’intrusion dans la vie privée n’est que plus grand, le gouvernement évoquant déjà une intervention dans la cryptographie. Après avoir mis en danger les citoyens, c’est possiblement des pans entiers de l’économie, à commencer par le secteur bancaire, qui tremblent face à l’intrusion étatique.

Le contrôle des données. C’est aussi l’un des enjeux de la généralisation du compteur électrique intelligent Linky. Compteur communicant, il sera installé progressivement jusqu’en 2021 pour équiper 35 millions de foyers. Objectif annoncé par ERDF : une meilleure maitrise de la consommation grâce à un relevé de la consommation réelle et une adaptation de la facture aux besoins. Là encore, quid des données personnelles ? ERDF assure que toutes les données de consommation seront cryptées « dès la source ». Mais cela veut dire que ces dernières existent pour les fournisseurs avec la possibilité de connaitre les habitudes de vie des habitants : quand ils se lèvent, se couchent, partent au travail, prennent leurs douches… Sans parler du fait que le système peut éteindre certains appareils électriques à distance, sans demander l’avis du consommateur.

L’incitation des pouvoirs publics sonnant comme une obligation

Et quand l’Etat n’intervient pas directement, il va utiliser une arme tout aussi puissante que l’obligation : l’incitation. Avec toujours comme objectif de garder une véritable emprise sur la vie privée et plus particulièrement sur les modes de consommation des personnes. Sous couvert d’excellents arguments, qu’ils soient écologiques ou dans le domaine de la santé, les pouvoirs publics cherchent à inciter les citoyens dans une direction pour modifier leurs modes de consommation.

Depuis quelques années, la voiture électrique est présentée comme l’un des leviers majeurs de la lutte contre la pollution. A ce titre, le gouvernement encourage son développement avec la mise en place d’un super bonus de 10 000€ à l’achat d’un véhicule électrique. A cette incitation financière, s’ajoute un crédit d’impôt pour l’installation de bornes de recharge, des tarifs préférentiels à ce type de véhicule sur les autoroutes ou encore des facilités de stationnements et de circulation.

Cette incitation à acheter une voiture électrique est donc annoncée comme un geste pour l’écologie. Mais à y regarder de plus près, ce geste gouvernemental cache des arguments bien moins avouables et bien plus économiques. Si l’Etat se démène autant pour encourager le modèle électrique c’est aussi pour faire basculer le mode de consommation des Français en matière d’achat automobile. Orienter les Français vers la voiture électrique, c’est surtout les orienter vers les marques françaises, Renault et Peugeot étant en pointe dans ce domaine sans compter la Bluecar du groupe Bolloré qui inonde l’ensemble des villes françaises avec ses voitures en libre-service.

L’instauration d’un paquet de cigarette neutre est aussi un exemple d’une incitation initiale qui, finalement, se transforme en une véritable emprise de la puissance étatique sur le citoyen, et en l’occurrence le fumeur. Voulue par Marisol Touraine, ministre de la Santé, pour lutter contre les méfaits du tabagisme, cette action est prévue dans le projet de loi Santé, toujours sur le pupitre de l’Assemblée nationale et du Sénat.

A partir du 20 mai 2016, le gouvernement entend supprimer les logos et tous signes distinctifs sur les paquets de cigarettes – couleurs, marques, etc. Sauf que, là aussi, l’Etat cherche à s’immiscer dans nos vies privées ; en faisant disparaitre toute esthétique du paquet de cigarette, la force publique veut purement et simplement modifier le comportement des personnes. En d’autre terme, il veut influencer la consommation des fumeurs en les « infantilisant », pour reprendre les mots de Thomas Guénolé, maitre de conférences à Science Po Paris et fumeur repenti. Pire, l’Etat retire toute attractivité au paquet de cigarettes. Détail à priori futile mais qui s’avère bien une intrusion dans la liberté de choisir. Car jusqu’à preuve du contraire, fumer n’est pas anticonstitutionnel.

A travers ces exemples, on devine donc un Etat tout puissant, cherchant toujours plus à imposer ses visions. Jusqu’à maintenant les critiques ont été contenues dans les débats parlementaires et les cercles d’influences. Mais à force de multiplier les incartades contre la vie privée des citoyens, ces derniers risquent forts de ne plus accepter ces sacrifices.

 

Crédits photo : AFP